NEWS FROM NOWHERE /
Solo exhibition / Sanatorium Gallery, Istanbul / June 2016
It is failure that guides evolution; perfection offers no incentive for improvement.
Colson Whitehead (1999)
Ludovic Bernhardt
Le titre du roman écrit par William Morris News from nowhere (1890) évoque l’idée d’un voyage dans un lieu qui n’existe pas. L’abandon au sommeil et au rêve, permet au narrateur d’inventer sa société utopique, dans la forme d’un socialisme communautaire et créatif. Ce titre est aussi la possibilité d’une autre utopie : celle d’apporter des nouvelles d’un lieu qui n’existe pas, d’un voyage ou d’une expérience sans lieu, et pourtant remplie de mémoires.
Comment faire émerger de la mémoire à partir d’un nulle-part, en affirmant que ce nulle part possède une certaine réalité ? Voilà peut-être le paradoxe apparent qu’explore LB depuis plusieurs années par une pratique assidue du dessin. Si le titre renvoie à la notion d’utopie chez William Morris, il englobe chez LB une utopie mémorielle reliée directement à l’oubli. En effet ce travail posant la mémoire de l’oubli comme dialectique fondamentale de ce processus, forme le moteur d’une recherche graphique particulière. Saint Augustin, dans ses Confessions, fournit un cadre de pensée incontournable pour aborder cette complémentarité entre les deux termes apparemment opposés.
Ainsi, les dessins de Luz Blanco constituent-ils une sorte d’archéologie de l’image et de sa mémoire, traçant - puisque le graphique est ici un relevé de traces linéaires et pointillées - des résidus de formes iconiques aux sources personnelles incertaines. Comme une archéologue, l’artiste fouille les surfaces de l’image par l’analyse de ses trames, pixels, points, de ce qui constitue sa forme et sa surface, pour ne pas dire sa profondeur. De cette archè (origine), une forme de crypto-graphisme - située entre le retour vers le passé et l’imagination d’un futur - nous fait assister à une activité réellement mystérieuse ; l’artiste, substitue sa main à la machine, en simulant un tracé technologique, à la fois électronique et archaïque, qui annonce la finitude de l’ère des révolutions du paradigme numérique dans lequel nous vivons.
Le postdigital en suivant Kim Cassone (The Aesthetics of Failure: "Post-digital" Tendencies in Contemporary Computer Music.) est ce mouvement musical, mais plus largement cette pensée esthétique, qui postule que l’erreur, l’échec, le résidu, le bruit constituent les fissures du paradigme numérique. Chez l’artiste nous voyons bien cette esthétique postdigitale mise à l’œuvre. (voir l’exposition Soft error de luz Blanco à Paris). Le tracé, la graphie, sont arpentage archéologique de l’image numérique ; d’une certaine façon le dessin vient tenter de reconstituer le fil perdu de cette ère disparue. Car, ce qui est volontairement oublié ici - ou bien ce qui a déjà disparu - c’est notre lien à la mémoire artificielle, cette autre utopie qui voudrait que la mémoire du monde se résume aux giga-mémoires numériques, aux datas center écrasants. Une fragilité inhérente à la toute puissance de mémoire artificielle semble s’immiscer dans les fêlures ou les absences générés dans ces dessins ; l’artiste intègre des vacuum et des fragmentations dans l’image ; elle disloque son unité par des jeux d’émiettement et de pixellisation ; elle travaille avec les failles et les découpes afin de questionner ses oublis et sa mémoire en retraçant sa trame à la main. De ces failles dirigées vers un futur postdigital, nous pouvons deviner qu’un travail introspectif est en évolution. Luz Blanco explore des images oubliées qui lui révèlent quelque chose de son propre passé par une prospection dirigée vers l’avenir.
Le “nulle part” est donc un lieu de mémoire et d’oubli. Il existe dans ses absences. Il y a un nulle part quelque part, dans et en dehors de l’image. Un lieu de présence et d’absence ; (Heidegger abordait cette notion par la philosophie de l’art dans Chemins qui ne mènent nulle part ). Les images de LB sont hantées par leur disparition, de la même manière qu’une mémoire historique ou personnelle est intrinsèquement fragile... Son but : retracer leurs vestiges pour éviter qu’elles ne s’envolent définitivement, tout en admettant que ce ne sont que des traces.
English Text :
It is failure that guides evolution; perfection offers no incentive for improvement.
Colson Whitehead (1999)
The title of William Morris’ novel News from Nowhere (1890) evokes the idea of wandering in a place that does not exist. By giving way to sleep and dream, the narrator may invent his own utopian society in the form of a communitarian and creative socialism. Morris’ title also opens onto another utopia: that of bringing news from a non-existing place that is nevertheless filled with memories.
How to bring memory to the fore from a “nowhere” by affirming that such a nowhere has some kind of reality? This could be the obvious paradox Luz Blanco has been exploring for many years through a continued practice of drawing. In William Morris’ novel, the title refers to the idea of utopia while for LB it encompasses a memory-related utopia directly linked to oblivion. Her work, which presents the memory of forgetfulness as a fundamental dialectic of the process, is at the core of her singular graphic investigation. In his Confessions Saint-Augustine articulated an essential framework for thoughts as an approach to the complementarity of these two apparently opposite terms.
In the same manner, Luz Blanco’s graphics are composed of drawn dotted or linear traces and are thus a form of archaeology of images and their memory, tracing residues of iconic shapes from uncertain personal origins.
Like an archaeologist, the artist searches the surfaces of images analysing their lines, pixels and dots, analysing what constitutes their shape and surface, not to say their depth. Out of such primeval force, crypto-graphics of some sorts – set in between the return journey towards the past and the imagining of a future – has us witness a truly mysterious endeavour; the artist uses her hand as a substitute for the machine, simulating a technical drawing, at once electronic and archaic, which announces the finiteness of the era brought about by the current digital technology revolutions.
The term “post-digital”, as used by Kim Cassone in The Aesthetics of Failure: "Post-digital" Tendencies in Contemporary Computer Music, refers to this movement in music and more widely to the related aesthetic thought that postulates errors, failures, residues and noise as cracks within the digital paradigm. This post-digital aesthetics is clearly visible in Luz Blanco’s work, and one may refer to her Soft Error solo exhibition in Paris in 2015. Her lines, her scripts are the archaeological survey of digital images; in some way the lost thread from that bygone era is rebuilt through her drawings. For what has been voluntarily forgotten here – or what has already disappeared – is our connection to artificial memory; that other utopia which pretends that the world’s memory is summed up in the giga-bytes of computer memory and in overwhelming datacentres. The inherent fragility of the all-powerful artificial memory seems to seep in the cracks and the blanks generated in these drawings; the artist integrates vacuums and fragmentations in the image; she takes apart its unity in a process of crumbling and pixelation; she leverages its faults and shapes to interrogate her oversights and her memory, redrawing by hand its grid of dots. From these faults, directed at a post-digital future, the viewer may perceive an evolving introspective endeavour. Luz Blanco explores forgotten images that reveal something out of her own past in a search directed at the future.
“Nowhere” is thus a place of memory and a place of oblivion. It exists within its own absences. There is a “nowhere” somewhere, in and out the image. A place of presence and absence; (Heidegger in Paths That Lead Nowhere approached this notion through philosophy of art). Luz Blanco’s images are haunted by their disappearance; in the same way that historical or personal memory is inherently fragile… Her goal is to retrace their remnants to avoid them vanishing permanently while admitting that they are mere traces.
SOFT ERROR /
Solo exhibition / Galerie Plateforme, Paris / Sept 2015.
L’exposition Soft error de Luz Blanco présente des œuvres graphiques réalisées à l’aide de trames et de pixels, comme métaphore d’une mémoire parcellaire. Le dessin est pour l’artiste une activité méditative, mécanique, reconstituant l’image point par point, incluant ses effacements et ses erreurs. La notion de soft error, empruntée à l’électronique et au computing, renvoie ici à un type de perturbation douce qui peut modifier ou endommager l’information.
Pour l’artiste, ses dessins recréés à partir de clichés photographiques tramés, sont comme des sortes de filtres de mémoires. La notion de filtre est ici ambigu : elle est perçue à la fois comme écran dissimulateur et fenêtre révélatrice d’un événement opaque. La pratique du dessin chez Luz Blanco possède l’ambivalence de la transparence et de l’effacement, rendant les images lisibles à une certaine distance, et indéchiffrables de près.
Dans cette exposition, la présence d’un texte de Saint Augustin ( extrait des Confessions ) retravaillé graphiquement et partiellement effacé par l’artiste, donne une certaine lecture de son travail : Dans ce texte le philosophe y définit la mémoire comme « souvenir de l’oubli ». Les dessins de Luz Blanco se situent dans cette zone évanescente de dialogue entre les deux entités opposées. De la même façon, les installations Eden The end et Vanité réunissent des notions antinomiques, de manière dialectique.